MesFinancesHalal
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Phase 1 - Fondations conceptuelles
Leçon 3 / 6 20 min Texte + Loom

Les 3 filtres AAOIFI qui classent une action

Business, dette, revenus non-halal : comment screener une action étape par étape.

Glossaire

En leçon 1 tu as vu les cinq interdits. En leçon 2 les contrats qui servent d'alternatives. Reste une question concrète : comment décide-t-on qu'une action en bourse est halal ou non ? Une entreprise moderne est complexe, elle a plusieurs activités, de la dette, des produits financiers annexes. Le consensus mondial s'est construit autour d'une méthodologie en trois filtres, codifiée par AAOIFI et reprise par les grands indices islamiques.

Pourquoi AAOIFI ?

AAOIFI (Accounting and Auditing Organization for Islamic Financial Institutions) est basée à Bahreïn et existe depuis 1991. Son comité Shari'a est composé de scholars reconnus dans le monde entier. Les standards qu'elle publie ne sont pas juridiquement contraignants partout, mais ils sont devenus la référence de facto : les banques islamiques, les fonds, les indices, les agences de notation s'y alignent dans leur immense majorité. Son Standard Shari'a No. 21 traite spécifiquement des titres négociables.

D'autres références existent : la Securities Commission Malaysia (SC), la Dow Jones Islamic Market Index, le S&P Shariah Index, le FTSE Shariah. Les différences sont marginales et concernent surtout les seuils de tolérance. Dans cette leçon on prend AAOIFI comme référence principale, avec mention des variations.

Filtre 1 - Le screening métier (business)

La première question est simple : que fait cette entreprise ? Si son activité principale est haram, on s'arrête là. Aucun calcul financier ne peut rattraper une activité fondamentalement interdite.

Activités exclues

  • Banque conventionnelle (JPMorgan, BNP, Goldman Sachs) - revenus dominés par l'intérêt.
  • Assurance conventionnelle (AXA, Allianz, Prudential) sauf Takaful pur.
  • Alcool (Pernod Ricard, Diageo, AB InBev, LVMH pour sa division spiritueux).
  • Jeux d'argent (Flutter, Evolution Gaming, casinos).
  • Tabac (Philip Morris, British American Tobacco, Altria).
  • Porc (Smithfield, certaines divisions de Nestlé et Danone selon les années).
  • Armement offensif (Lockheed Martin, Raytheon, Thales - plus nuancé selon les scholars).
  • Divertissement adulte et pornographie.
  • Production et distribution de produits manifestement non-halal.

Le seuil de tolérance pour l'activité accessoire

Une complication fréquente : une entreprise a plusieurs métiers. Amazon vend des livres halal, mais aussi de l'alcool dans ses supérettes Whole Foods. Marriott gère des hôtels, certains servent de l'alcool au bar. Comment tranche-t-on ?

AAOIFI autorise une activité accessoire non-halal si ses revenus représentent moins de 5% du chiffre d'affaires total. Ce seuil de 5% est une tolérance pragmatique - il reconnaît qu'au-delà d'un certain point, séparer les revenus devient impossible, et en-dessous, l'activité n'est pas ce qui définit l'entreprise. Certains indices sont un peu plus souples (DJIM et S&P tolèrent jusqu'à 5%, la SC Malaysia va jusqu'à 5-25% selon les catégories). Dans le doute, on retient 5% comme standard AAOIFI strict.

Filtre 2 - Le ratio de dette

Vérification rapide

Pourquoi LVMH est-il écarté du screening halal AAOIFI ?

Une entreprise parfaitement halal dans son métier peut quand même être rejetée si elle s'endette massivement à intérêt. Le deuxième filtre regarde la structure du bilan.

La formule

Dette portant intérêts / Capitalisation boursière (moyenne sur 24 mois) ou / Total assets selon l'école. AAOIFI utilise la capitalisation boursière comme dénominateur, DJIM utilise également la capitalisation sur 24 mois. La Securities Commission Malaysia utilise parfois le total des actifs, ce qui donne des ratios légèrement différents.

Les seuils

  • AAOIFI strict : < 30%
  • Dow Jones Islamic Market : < 33%
  • S&P Shariah : < 33%
  • FTSE Shariah : < 33%
  • Securities Commission Malaysia : < 33% (sur total assets)

AAOIFI est donc le plus strict des grands standards. Certains fonds et ETF choisissent d'appliquer le seuil AAOIFI pour être conservateurs, d'autres retiennent 33%. Une entreprise à 30,5% sera halal selon DJIM et S&P, mais pas selon AAOIFI pur.

Pourquoi un seuil et pas zéro ?

Question légitime : si l'intérêt est haram, pourquoi tolérer 30% de dette à intérêts ? La réponse des scholars repose sur un raisonnement de nécessité. Dans l'économie mondiale actuelle, presque toute entreprise a de la dette à intérêt (même Apple, qui pourrait pourtant s'en passer, émet des obligations). Exiger 0% rendrait le screening impossible. Le seuil de 30% est un compromis : en-dessous, la dette n'est pas structurante ; au-dessus, l'entreprise dépend trop du riba.

Filtre 3 - Les revenus non-halal

Troisième et dernier filtre : combien de revenus l'entreprise tire-t-elle d'activités non-halal accessoires ou de placements à intérêts ?

La formule

Revenus non-halal / Revenus totaux. Seuil AAOIFI : < 5%. Les revenus non-halal incluent l'intérêt sur trésorerie (très fréquent pour les grosses multinationales qui gardent des milliards en cash), les revenus d'activités accessoires haram, et les dividendes de filiales non-halal.

La purification obligatoire

Même quand tu détiens une action parfaitement screenée (moins de 5% de revenus non-halal), ces 5% existent. Tu en reçois ta part via les dividendes et la plus-value. AAOIFI exige une purification : tu calcules ta part des revenus non-halal et tu la donnes à une œuvre caritative sans intention de récompense. Ce n'est pas une zakat - c'est un nettoyage. On l'appelle souvent "zakat de purification" mais c'est techniquement tathir. La zakat normale reste due à part.

Concrètement, si un ETF islamique publie un ratio de purification de 0,8% par an, cela signifie que tu dois donner 0,8% de ta valorisation (ou des dividendes reçus, selon la méthode retenue) à une œuvre caritative chaque année. Les ETF sérieux publient ce chiffre.

Cas pratique : screenons ensemble 4 actions

Apple (AAPL)

  • Filtre 1 business : conception et vente de matériel électronique et services numériques. Pas d'activité haram majeure. Apple Music diffuse parfois du contenu adulte, mais < 5%. OK.
  • Filtre 2 dette : Apple a environ 110 milliards de dollars de dette à intérêts pour une capitalisation de 3000+ milliards. Ratio ~3,7%. Très loin du seuil de 30%. OK.
  • Filtre 3 revenus non-halal : Apple place sa trésorerie importante, génère des intérêts. Ces intérêts représentent ~1,5 - 2% des revenus totaux. Sous 5%. OK.
  • Verdict : Apple est halal selon AAOIFI. Purification annuelle requise sur environ 1,5 - 2% des dividendes reçus.

Microsoft (MSFT)

  • Filtre 1 : logiciels, cloud, jeux vidéo (Xbox), LinkedIn. Aucun métier haram majeur. OK.
  • Filtre 2 : dette nette à intérêts sous 50 milliards pour une capitalisation de 3000+ milliards. Ratio ~1,7%. OK.
  • Filtre 3 : intérêts sur trésorerie importants mais < 3% des revenus totaux. OK.
  • Verdict : Microsoft est halal selon AAOIFI.

Tesla (TSLA)

  • Filtre 1 : véhicules électriques et énergie propre. Pas d'activité haram. OK.
  • Filtre 2 : Tesla a historiquement porté beaucoup de dette, mais depuis 2023 la dette nette est devenue quasi nulle. Ratio dette à intérêts / capitalisation ~1%. OK.
  • Filtre 3 : Tesla place sa trésorerie, dont du Bitcoin à certaines périodes. Revenus d'intérêts et de placements < 5% du total. OK.
  • Verdict : Tesla est halal selon AAOIFI (sous réserve des scores trimestriels).

LVMH (MC.PA)

  • Filtre 1 : mode, maroquinerie, parfums, montres, spiritueux (Hennessy, Moët, Veuve Clicquot). Les spiritueux représentent environ 7 - 8% du chiffre d'affaires du groupe.
  • Verdict immédiat : LVMH échoue le filtre 1 parce que l'activité alcool dépasse le seuil de 5%. LVMH est non-halal selon AAOIFI, sans avoir besoin d'aller plus loin.
  • Pour nuance : certains scholars plus permissifs considèrent LVMH comme borderline si les spiritueux sont isolés dans des filiales. L'analyse dépend alors du périmètre retenu. La prudence par défaut écarte LVMH.

Les scores changent - d'où la nécessité d'outils

Vérification rapide

Quelle est la différence entre purification (tathir) et zakat ?

Deux points importants. D'abord, les trois ratios bougent chaque trimestre, parce que la dette, la capitalisation boursière et les revenus évoluent. Une action halal en Q1 peut basculer non-halal en Q3 si l'entreprise s'endette pour une acquisition majeure. D'où l'importance de rescreener périodiquement, idéalement tous les trimestres.

Ensuite, screener à la main prend du temps. C'est faisable sur une dizaine d'actions pour apprendre, mais impraticable sur un portefeuille diversifié ou un univers de 500 actions. C'est précisément pour cela qu'on construit le Screener MFH : alimenté par les données AAOIFI et des sources comme Musaffa, Zoya, IdealRatings, il te donne le verdict instantanément pour chaque action que tu regardes. On en reparlera en phase 7.

Mini-quiz · Question 1 / 3

Pourquoi LVMH est-il écarté du screening halal AAOIFI ?

Astuce : tape 1 / 2 / 3 au clavier
Sources
  • AAOIFI Shari'a Standard No. 21, Financial Papers (Shares and Bonds), édition 2017.
  • Dow Jones Islamic Market Indices Methodology, S&P Dow Jones Indices, 2023.
  • Securities Commission Malaysia, Resolutions of the Shariah Advisory Council, 2022.
  • Imran Usmani, Guide to Islamic Finance, Dar-ul-Ishaat, 2002.
  • Habib Ahmed, "Shari'ah-Compliant Equities: Empirical Evaluation of Alternative Screening Norms", Islamic Economic Studies, 2014.